MIEUX-ÊTRE
Précieuse amitié féminine
Un témoignage de Sophie Dubé
Je l'ai
connue il y a une vingtaine d’années. Elle travaillait dans le
même bureau que moi. Nous avons sympathisé tout de suite. Elle
était efficace, franche et directe. Je vivais seule, elle
aussi, mais elle en arrachait avec une histoire d'amour dont
elle n'arrivait pas à se sortir. Elle avait les ongles rongés
jusqu'à l'os. J'ai tenté de lui remonter le moral, de la
convaincre que ce n'était pas la fin du monde, qu'elle devait
mettre un terme à cette histoire qui la faisait souffrir plus
qu’autre chose.
Une peine d'amour
Les jours ont
passé, nous sommes devenues colocs. Un soir elle m'a
suppliée : Attache-moi après la chaise, je sais qu’il ne
faut pas que j’aille chez lui. Je la sentais malheureuse, sans ressource, dépendante de cette histoire
d’amour. J'ai dit simplement : N’y vas pas ce soir,
juste ce soir. Demain, tu verras. Regarde, en attendant, on va
s’occuper de ces ongles. Je vais te donner des trucs. Et
j'ai répété les mêmes mots le lendemain. Un mois plus
tard, l’histoire d’amour était enterrée et les ongles avaient
repoussé.
L'amitié, la vraie
Les mois ont
passé, elle est devenue une sœur, une amie, une confidente.
Tout était simple entre nous. Nous avions mis les règles
claires dès le départ : misons sur la confiance et le respect.
Si quelque chose ne va pas, il faut se le dire et essayer de
trouver une solution ensemble. Nous avons fini par être
ensemble tout le temps : le travail, les sorties, les courses,
les vacances. J'avais confiance en elle, elle pensait à
moi, moi à elle, elle était toujours là au bon moment. Nous
pouvions compter l’une sur l’autre, peu importe les
circonstances.
Un jour, j'ai su moi aussi ce qu’était une peine d’amour.
Mon monde
venait de s’écrouler. Il me semblait que ça ne valait plus
la peine de continuer. Alors que je nageais en plein drame,
elle a couvert mes erreurs au bureau, elle a préparé mes plats
favoris pour me forcer à manger un peu, elle a mis des
fleurs dans la cuisine, elle m'a fait découvrir des
chansons, des livres; elle m'a traînée de force chez le
coiffeur pour changer de tête. Et elle m'a amenée une
semaine au bord de la mer. Nous y avons fait quelques folies de
jeunesse … Nous avons dormi, chanté, dansé, pris des
bains de minuit, du soleil sur la plage et nous avons ri comme
ça ne nous était pas arrivé depuis longtemps. Quand nous
sommes
rentrées, le pire était passé. Elle m'avait sauvée.
Le temps qui sépare
Les années
ont passé. Elle s’est mariée, vous en avez fait autant, et
elle est partie vivre loin de vous. Vous ne vous êtes jamais
perdues de vue. Vous pouviez être une semaine sans vous
parler, vous repreniez votre conversation comme si vous vous
étiez quittées il y a une heure. Vous échangiez des nouvelles,
des trouvailles, des réflexions, des idées. Vous avez continué
de partager aussi les moins bonnes nouvelles, les déceptions
et même les échecs. Même à distance, elle a toujours été là
pour vous comme vous pour elle. Vingt ans plus tard, elle est
toujours là. Elle est revenue vivre dans votre ville.
Un an
auparavant, elle s’était enfuie après un divorce pénible. Elle
n’a voulu voir personne pendant un an, le temps de se refaire
une vie, disait-elle. J'ai respecté son souhait. Un jour,
elle a rappelé : j’aimerais revenir en ville, peux-tu m’aider
à trouver un emploi et un logement? Et comment! J'ai
remué ciel et terre mais j'ai trouvé des adresses et
épluché ma liste de contacts. Elle est venue passer
quelques jours chez moi pour tout finaliser. Un mois plus
tard, elle était de retour. Un peu amochée par la vie mais
heureuse.
Proches à nouveau
Elle vient de
partir, il est minuit. Ce soir, elle m'a raconté toute
l’histoire : le divorce, la honte (elle avait épousé le
médecin du village qui l’a quittée pour une infirmière de son
bureau. Dans les petits villages, tout se sait …), la fuite,
le compte en banque vide, les enfants, le chat, le travail
là-bas, la solitude, les fins de mois, la tristesse, le vide.
J'ai écouté sans dire un mot. Elle a pleuré, moi aussi.
À la fin, elle a dit : si tu n’avais pas été là, je ne sais
pas ce que je serais devenue.
Moi, la vie m'a épargné ces gros
chagrins. J'ai bien eu mes jours sombres, comme tout le monde,
mais j'ai eu aussi ma large part de bonheurs. Comme celui
d’avoir connu cette femme généreuse et cette amitié qui ne
s’est jamais démentie. Grâce à elle, j'ai eu la chance de
posséder ce qui ne s’achète pas, ce qui ne pousse pas dans les
arbres : une oreille attentive, un écho, une porte ouverte.
Maintenant qu’elle est de retour,
nous comptons bien rattraper le temps
perdu. Nous retournerons cet été au bord de la mer pour
remonter le temps et nous rappeler nos folies de jeunesse. Les
années ont passé mais tout est intact entre nous. Et cette
amitié qui me réchauffe le cœur m'est d’autant plus
précieuse après toutes ces années.